Février 1998

 QUAND LE TRAMWAY SORT DE LA VILLE

Synthèse d'une recherche menée par le GART en collaboration avec SYSTRA dans le cadre du PREDIT avec la participation de la DRAST, de l'ADEME et d'EDF


QUAND LE TRAMWAY SORT DE LA VILLE

PERTINENCE ET PERSPECTIVES DE MISE EN OEUVRE DU CONCEPT DE SYSTEME FERROVIAIRE LEGER EN FRANCE

Des tramways à un coût moindre pour la collectivité

Si une volonté politique partagée existe, les projets seront pertinents

Des partenariats nécessaires entre acteurs institutionnels et entre entreprises
Dans le cadre des nombreux projets de transport en commun en site propre (TCSP) recensés dans les villes françaises, la réutilisation d'emprises ferroviaires avec des matériels nouveaux de type tramway est fréquemment envisagée. Afin de permettre aux décideurs de disposer d'éléments techniques, financiers et économiques pour le choix et la mise en oe;uvre de ces systèmes, le GART a engagé une recherche dans le cadre du PREDIT. Il s'agit de définir les caractéristiques et le domaine de pertinence de deux systèmes ferroviaires légers de desserte des zones urbaines et périurbaines déjà utilisés en Europe :

  • le tramway d'interconnexion, d'une part, système mixte ferroviaire et urbain, passant du réseau ferré classique aux "rails de ville" du tramway, comme à Karlsruhe (Allemagne), Manchester (Grande-Bretagne) et sur la liaison franco-allemande Sarrebruck-Sarreguemines ;
  • le tramway régional, d'autre part, système ferroviaire de type tramway certes, mais dont la circulation et les dessertes restent limitées au seul domaine ferroviaire (voir le Tram Val de Seine en Ile-de-France, le Rhône express régional entre Genève et La Plaine, le service de Düren en Allemagne).

Un tramway pour sortir de la ville
L'objectif de ces systèmes périurbains est d'offrir aux voyageurs habitant ou travaillant dans la périphérie des agglomérations - à un coût moindre pour la collectivité que les trains conventionnels - un mode de transport confortable, rapide et moderne de type tramway, de construction légère, exploité par un seul agent, capable surtout de pénétrer directement dans le centre des villes.
Une offre de qualité et un produit radicalement nouveau à image positive sauront répondre à une forte attente - pour l'heure satisfaite exclusivement par la voiture. A condition :

  • d'organiser parfaitement l'intermodalité (rabattements en transport public, en voiture et en vélo vers les gares et stations) et d'accroître ainsi l'aire d'attraction des gares ;
  • de réduire substantiellement l'offre de stationnement automobile dans les villes centres. Non seulement en limitant le nombre de places pour les immeubles de bureaux à construire (au niveau des POS), mais aussi en réduisant le stationnement public sur voirie (par l'aménagement).

Coordination et partenariat
Au plan de l'urbanisme, il faudra se poser la question de la planification-coordination des politiques de développement périurbain, actuellement du seul ressort des communes, afin d'éviter que ne continue le processus d'urbanisation incontrôlée à l'origine des grands problèmes de desserte qui se posent aujourd'hui. Ce sera sans doute un des thèmes de réflexion de l'ensemble des partenaires institutionnels qui auront de toute façon à coordonner leurs efforts pour assurer la pertinence des projets de tramway régional et d'interconnexion dans le cadre d'une volonté politique clairement exprimée.

 

REPONDRE A DE NOUVEAUX BESOINS

La périurbanisation a fait émerger de nouveaux besoins surtout satisfaits par la voiture
Le renchérissement des coûts de logement en centre-ville, le desserrement des activités de production du centre vers la proche périphérie et l'expansion de l'usage automobile ont provoqué une délocalisation de l'habitat vers l'extérieur des pôles urbains. Cette "périurbanisation" (ou suburbanisation) s'est effectuée en France de manière anarchique : "en tache d'huile" autour de bourgs anciens à proximité des villes, "en doigts de gant" le long des axes de pénétration automobile ou par "mitage" du tissu rural. Conséquence : un accroissement du nombre de personnes résidant dans des zones (encore) urbaines mais à très faible densité (par exemple 75 habitants/km2 dans les couronnes de Bordeaux, Nantes et Toulouse), très difficiles à desservir par les transports collectifs.

Innover pour ramener les habitants des communes périurbaines au transport public
Sous l'effet des pressions conjuguées de la voiture, des problèmes de "rationalisation" des services suburbains peu utilisés et de la mise en place des périmètres urbains englobant les premières couronnes périurbaines, les dessertes ferroviaires classiques n'ont pas su répondre à ce besoin nouveau.
Pour inverser la logique du déclin, il faut innover. C'est ainsi qu'après avoir mis en place des coopérations tarifaires, ou des pôles d'échange autour des dessertes ferroviaires classiques, les perspectives offertes par le tramway régional ou d'interconnexion séduisent de nombreuses autorités organisatrices. En effet :

  • le tramway régional, qui roule seulement sur les voies ferrées existantes, offre une bonne accessibilité physique des stations et des véhicules de très bon confort, assure une desserte rapide et fine à interstation courte et permet des coûts d'investissement et d'exploitation moindres que les services ferrés classiques ;
  • le tramway d'interconnexion, quant à lui, capable de passer des voies ferrées classiques aux infrastructures des tramways urbains existantes ou à créer, ajoute aux avantages du tramway régional la possibilité de conduire directement les voyageurs de leur lieu d'origine au centre-ville sans rupture de charge. Soit ces tramways cohabitent avec des trains classiques (grandes lignes, services régionaux et marchandises) sur le réseau ferré national, soit ils y circulent à des tranches horaires différentes d'un trafic restreint de type fret.

De nombreux projets français de tramway régional et d'interconnexion
Même si les lignes ferroviaires ne conviennent pas toutes au tramway périubain, leurs possibilités de développement paraissent importantes. L'étude GART/SYSTRA recense l'ensemble de ces programmes (hors Ile-de-France), les met en rapport avec les TCSP réalisés ou en projet, présente le maillage et l'importance des infrastructures existantes, ainsi que l'équipement des lignes concernées.
Les projets de tramway d'interconnexion apparaissent naturellement là où existent ou se projettent des TCSP de type tramway : Bordeaux, Grenoble, Marseille, Mulhouse, Nantes, Orléans, Rouen, Strasbourg. L'idée du tramway régional fait aussi son chemin, parfois dans les mêmes agglomérations : à Grenoble, Lyon, Nantes, Saint-Etienne. D'autres encore, telles que Le Havre ou Toulouse, envisagent d'introduire un système ferroviaire léger qui pourra évoluer vers un tramway régional. Les projets peuvent même concerner des agglomérations de plus petite taille, en fonction d'un certain type de demande et d'une configuration de réseau adaptée. On pense à Poitiers, La Rochelle, Troyes ou à des liaisons transfrontalières : Genève-Annemasse, Mulhouse-Allemagne, Sarrebruck- Forbach, Dunkerque-Adinkerque, Luxembourg-France et Pays basque.

 

PERTINENCE ECONOMIQUE ET FINANCIÈRE

Adapter les matériels existants et développer des solutions spécifiques
Pour le tramway régional, les constructeurs disposent dans leur gamme de plusieurs matériels de type ferroviaire qui sont aisément adaptables à ce nouveau type de service. Cependant, la cohabitation de ces matériels légers (résistance aux chocs de 60 t) avec des trains "classiques", si elle existe dans les pays voisins, nécessite en France de repenser globalement la notion de sécurité ferroviaire.
Pour le tramway d'interconnexion, il sera possible d'adapter des matériels urbains existants dans le cas de prolongements du réseau urbain sur une ligne ferroviaire peu exploitée ; en revanche, dans le cas de mixité avec du trafic ferroviaire, des matériels spécifiques devront être développés. La différence de gabarit entre tramway et train pose un problème important d'accessibilité (espace entre le quai et le seuil des portes, hauteur variable des quais). L'étude présente une palette de solutions envisageables, les choix devant se faire au cas par cas.
Des cahiers des charges fonctionnels ont été élaborés par SYSTRA à la demande du GART et la SNCF pour les deux types de matériels. Disponibles au GART et auprès de la SNCF (Direction déléguée au périurbain), ils pourront aider les autorités organisatrices dans la définition des matériels.
Réseaux existants : en annexe de l'étude on trouvera des monographies des réseaux de Karlsruhe, Manchester, Sarrebruck-Sarreguemines, un panorama mondial des deux types de tramway, ainsi que des illustrations et des tableaux récapitulatifs des matériels existants ou en développement. Leur étude et comparaison avec les différentes situations françaises permettront d'affiner la notion de pertinence économique et financière du nouveau concept.

Des perspectives de trafic intéressantes à condition d'intégrer le système dans un service de transport public global
La pertinence économique et financière du concept sera liée au niveau des trafics prévisibles et aux schémas institutionnels et d'exploitation qui seront adoptés.
Le trafic prévisible, qui doit s'examiner en termes réalistes de voyageurs x kilomètre, ne se situe pas dans le cadre classique d'une ligne de tramway urbain de 0,5 à 2 millions de voyageurs/km de ligne/an, mais plutôt entre 50 000 et 400 000 (soit 4 000 à 30 000 voyageurs/jour sur une ligne de 20 km), se rapprochant ainsi de celle des autobus (10 000 - 150 000).
L'intégration tarifaire avec l'ensemble des services urbains et départementaux est une condition nécessaire de réussite des projets périurbains, comme le sont la coordination des horaires et des services et l'harmonisation de l'information. L'extension du transfert de la compétence ferroviaire aux régions, les facilités offertes par la billettique moderne et la réussite des expériences allemande et suisse en matière de communautés tarifaires autour de la plupart des grandes villes depuis plus de 20 ans devraient accélérer l'intégration tarifaire dans les zones urbaines françaises.

Ramener les coûts à des niveaux compatibles avec les moyens des collectivités territoriales
Les produits d'exploitation sont du même ordre de grandeur que ceux du tramway urbain et du TER, si la politique d'offre et la structure tarifaire sont celles des services urbains ; côté charges aussi, avec une offre de type urbain (homogène, toute la journée, vente de titres par automate, un seul agent à bord, ...), on doit pouvoir ramener au minimum le coût unitaire direct au véhicule-km (hors amortissements, hors frais financiers, hors impôts et taxes) à 35 F, soit celui du tram urbain en France.
Investissements : le coût objectif retenu par l'étude GART/SYSTRA est de 10 MF pour une rame de tramway urbain, de 8 à 12 MF pour le tramway régional électrique et de 14 à 16 MF pour une rame de tramway d'interconnexion. Tout compris (matériels, adaptation des infrastructures, stations, ...), le coût moyen de mise en place d'une ligne de TW régional ou d'interconnexion devrait se situer entre 20 et 35 MF/km, soit environ 20% à 30% du coût de création d'une ligne urbaine.
Le péage d'infrastructure que devra verser à RFF tout exploitant utilisant les infrastructures ferroviaires (SNCF comprise) n'est un surcoût qu'en apparence. Il ne devra pas être considéré comme un nouvel élément de coût direct d'exploitation pénalisant les projets, mais comme une façon différente de présenter les coûts. En effet, le bilan global pour la collectivité est sensiblement le même que si elle finançait l'investissement et la maintenance de l'infrastructure.

 

A SYSTÈME NOUVEAU, ORGANISATION NOUVELLE

Faire évoluer les périmètres de transport traditionnels
Puisque le domaine périurbain est par définition une aire où les compétences des collectivités territoriales de niveau différent sont partagées, il convient de trouver des cadres institutionnels permettant de gérer l'intermodalité, la coordination entre systèmes existants, et entre ceux-ci et le nouveau tramway périurbain. Il peut s'agir de syndicats mixtes ou, dans un autre registre, d'une SEM d'organisation. Réunissant l'ensemble des acteurs urbains, le ou les départements et la région, ces structures auraient en outre l'avantage de pouvoir aboutir à des communautés tarifaires "à la française", si importantes pour la réussite des systèmes de transport public. Reste qu'il faudrait aussi, dans le contexte français, faire évoluer la notion même de PTU.
L'extension du PTU par exemple permettrait notamment de trouver de nouvelles ressources financières auprès des employeurs bénéficiant de ces nouvelles dessertes.
La création d'un PTU périurbain serait une solution alternative avec modulation du VT en fonction de la qualité de desserte des TC et de l'éloignement des zones par rapport à la ville centre.
La création d'un PTU à l'occasion d'un projet de tramway périurbain servant de facteur déclenchant pour créer un réseau de transport urbain dans une petite agglomération qui n'en avait pas est également envisageable. Cette nouvelle autorité organisatrice pourrait dès lors faire partie du syndicat mixte créé pour l'occasion.

Différentes formes d'exploitation sont possibles
Dans le cas du tramway régional, l'AO contracte avec la SNCF qui garde selon la loi le monopole d'exploitation sur les lignes du RFF, sauf en cas de cession de l'infrastructure par ce dernier.
Le tramway d'interconnexion ne pourrait être exploité par un exploitant urbain sur infrastructure RFF, que si le monopole de la SNCF était remis en question. La co-exploitation serait une solution, surtout pour le prolongement d'une ligne de tramway urbaine déjà confiée à un exploitant urbain. Cette coopération se réaliserait soit par convention entre acteurs concernés, soit par la création d'une nouvelle société avec participation de la SNCF et de l'exploitant urbain. Enfin, l'arrivée d'un nouvel exploitant, en sous-traitance de la SNCF, est également possible.

Perspectives de mise en oeuvre
Les projets de tramway régional sont a priori plus aisés à mettre en oe;uvre en termes institutionnels et organisationnels - et même techniques. Reste que leur intégration dans un système tarifaire global, la restructuration des autres lignes et services de transport public, l'organisation des correspondances et l'aménagement des stations d'échange revêtent autant d'importance que dans le cas du tramway d'interconnexion.
Pour le tramway d'interconnexion pourraient se poser, outre les difficultés financières, techniques et institutionnelles, des questions de divergence d'intérêt en termes de maîtrise d'ouvrage, de financement et d'exploitation entre acteurs de la sphère urbaine, régionale et départementale.

De l'utilité des contrats de plan
Dans tous les cas se posera l'épineux problème du contrôle et de l'orientation du développement périurbain, laissé pour l'heure au bon vouloir des communes. Les syndicats d'étude des SDAU pourraient avoir un rôle important à jouer à cet égard.
Il faudra, enfin, résoudre la quadrature du cercle dans laquelle le RFF ne financera sans doute pas les infrastructures mais prélèvera un péage, même réduit, la SNCF ne financera pas le matériel roulant, les régions auront peut-être d'autres priorités avec la gestion des TER, les départements auront du mal à se positionner pour y investir ou contribuer à l'exploitation, les autorités organisatrices urbaines ne souhaiteront sans doute pas assurer seules les coûts des dessertes périurbaines.
La procédure des contrats de plan apparaît parfaitement appropriée pour servir de cadre à la résolution de ces problèmes et à la réalisation des projets.

"Quand le tramway sort de la ville - Pertinence et perspectives de mise en oe;uvre du concept de système ferroviaire léger en France", ouvrage publié par le GART dans le cadre du PREDIT, novembre 1997, disponible au GART. Synthèse réalisée par Amarcande. Commander l'ouvrage


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