Petit déjeuner-débat
du 30 septembre 1997

 

c15-15r.gif (52 octets) Les transports publics :
laboratoire de la création d'emploi


1 - Transports publics et emploi : l'expérience lyonnaise - Christian Philip

2 - Les actions de la SNCF pour l'emploi - Patrice Leroy

3 - L'expérience des offices HLM - Pierre Quercy

4 - La réduction du temps de travail - Alain Chénard/ Daniel Larrière Cardoso/ Eric Marie de Ficquelmont/ Roger Poletti

5 - Questions - Réponses

6 - Conclusion

 

Jacques AUXIETTE - Président du GART
Alain CHENARD - Président de la SEMITAN, Vice-Président du GART
Michel CORNIL - Président de l'UTP
Eric MARIE de FICQUELMONT - Président de la commission des affaires sociales de l'UTP
Daniel LARRIÈRE CARDOSO - Secrétaire général du syndicat national CFDT des transports
Patrice LEROY - Directeur du développement des gares, Directeur de la mission Solidarité à la SNCF
Christian PHILIP - Président du SYTRAL, Premier-Adjoint au Maire de Lyon
Roger POLETTI  - Secrétaire général, Fédération nationale des transports/FO
Pierre QUERCY - Directeur délégué à l'action professionnelle de l'UNFOHLM

La table ronde a été animée par Olivier Samain, Europe 1.

 

Jacques Auxiette
En guise d'introduction, je tiens à adresser mes remerciements au Président de l'UTP, aux parlementaires, ainsi qu'à l'ensemble des participants pour leur présence à cette rencontre du GART et de l'UTP prévue depuis longtemps et dont le sujet est au coe;ur de l'actualité. Nous allons aujourd'hui aborder de façon très pragmatique le dossier des emplois de proximité et celui de la réduction du temps de travail, dossiers que nous avons d'ailleurs déjà évoqués au cours de précédentes réunions.
Certains éléments méritent d'être rappelés. Si l'actualité impose aux entreprises et aux élus de s'inscrire dans la logique que les gouvernements successifs ont développée en matière d'emploi des jeunes et de réduction de la durée du travail - le GART n'a pas changé de position sur cette logique -, les transports collectifs doivent prendre leur part à ce mouvement. Mais l'essentiel est que la filière transport puisse se développer en France et que les investissements à venir (90 milliards de francs prévus au cours des dix prochaines années) puissent être réalisés. Le problème de l'emploi et de l'activité ne doit pas en effet être uniquement envisagé sous l'angle des emplois de proximité et de la réduction du temps de travail. Notre logique consiste avant tout à favoriser le développement d'une vraie filière industrielle susceptible de créer des emplois sous divers statuts tant dans l'industrie que dans les entreprises de transport. Ce rappel de la nécessité de développer la filière n'enlève rien à l'utilité du débat d'aujourd'hui.

Michel Cornil
L'UTP estime que le développement de l'emploi dans les transports publics peut prendre la forme de vrais emplois, qui apportent véritablement quelque chose à l'entreprise et pour lesquels la formation et l'encadrement sont assurés. Il doit s'agir d'emplois durables, qui s'inscrivent dans la pérennité de l'entreprise. Nous ne sommes pas hostiles à des emplois du type contrats emplois-jeunes à durée limitée, mais nous devons avoir la possibilité d'intégrer ces emplois dans l'entreprise. Surtout, il importe que ces emplois s'inscrivent dans une logique économique. Il serait en effet très dangereux dans une activité comme la nôtre, dont l'équilibre est assuré par des financements publics, notamment en provenance des collectivités locales, qu'il n'y ait pas en permanence ce souci de préserver les équilibres des entreprises.
Nous avons connu ces dernières années des périodes difficiles, caractérisées par une diminution de la fréquentation et des recettes, et une aggravation des ratios économiques. Il ne faudrait donc pas penser qu'il est possible de développer les transports publics sans une amélioration de la fréquentation. C'est la réalité économique qui doit permettre la création d'emplois.

Olivier Samain
Il y a dix jours, l'Assemblée nationale a voté en première lecture le projet de loi sur l'emploi des jeunes préparé par Martine AUBRY. Ce projet vise à créer des activités nouvelles susceptibles de répondre à des besoins mal ou pas satisfaits.
Dans dix jours aura lieu à Matignon la conférence nationale sur l'emploi, les salaires et le temps de travail dont le but est, selon le gouvernement, de baliser avec les partenaires sociaux les différentes étapes du passage aux 35 heures.
Ces deux rendez-vous placent notre débat au coe;ur de l'actualité et laissent entrevoir des champs d'expérimentation nouveaux en matière d'emploi que le secteur des transports publics n'a pas attendu pour explorer. Pour rester dans la logique de ces deux temps forts, il convient d'articuler cette table ronde autour de deux axes distincts : d'une part, les emplois de proximité dans les transports publics et, d'autre part, la réduction du temps de travail et ses effets sur l'emploi en tenant compte des expériences déjà menées et des potentialités ouvertes par les initiatives législatives récentes.
Les transports publics ont déjà une expérience assez importante en matière d'emplois de proximité, dont les premiers sont apparus au début des années 90. Cette expérience s'appuie sur les différents dispositifs mis en place par l'Etat depuis longtemps. Les plus récents sont les CES ou les emplois-ville auxquels viendront s'ajouter d'ici la fin de l'année les "emplois AUBRY".
A Lyon, il existe déjà depuis plusieurs années des emplois de proximité créés par les transports urbains. Christian PHILIP, quel bilan faites-vous aujourd'hui de cette expérience et que vous inspire la loi AUBRY ?

 

 

c15-15g.gif (52 octets) 1 - Transports publics et emploi : l'expérience lyonnaise - Christian Philip

Christian Philip

1 L'expérience du réseau de transport lyonnais : les AMIS
Le réseau lyonnais s'est lancé il y a trois ans dans l'expérience des AMIS (accueil, médiation, information et service) avec un double souci : réinsérer dans le monde du travail des jeunes en difficultés et créer, en complément des emplois traditionnels, des emplois à temps partiel d'accompagnement et de médiation.
La sécurité et la fraude sont deux soucis majeurs du réseau lyonnais, en particulier dans les quartiers difficiles. Nous voulions également participer à l'effort d'insertion et de formation de personnes en difficultés.
Les AMIS ont pour mission d'accueillir les voyageurs en complément des conducteurs de bus ou de métro. Ils ne sont pas chargés de faire respecter l'ordre : ce ne sont pas des contrôleurs ; ils ne sont pas assermentés. Ils agissent exclusivement par le dialogue pour prévenir tout conflit ou agression.
Ces jeunes sont embauchés en contrats consolidés d'une durée d'un an renouvelable cinq fois pour trente heures hebdomadaires payées sur la base de 120 % du SMIC. Ils bénéficient d'une formation à la communication, à l'analyse des comportements, à la gestion des conflits, d'une durée de 200 heures réparties sur la première année du contrat. Chaque équipe de six est encadrée par un agent de maîtrise volontaire responsable de la ligne, ayant également bénéficié d'une formation spécifique.

2 Résultats
Notre d'objectif était de recruter trente personnes dès la première année. Le recrutement s'est en fait avéré plus difficile que prévu : il n'y avait que 9 AMIS en 1994. En 1995, l'objectif était de porter à 100, puis à 150 en 1996 (soit presque 5 % du nombre total des agents du réseau) le nombre des AMIS. Aujourd'hui, malgré la budgétisation de 150 emplois CES consolidés, seuls 120 à 130 AMIS ont été recrutés. Dès lors que l'on voulait réellement sélectionner les candidats et leur assurer une véritable formation, il s'est avéré difficile de trouver les candidats adéquats.
Le bilan comporte des aspects positifs et appelle quelques réflexions. La perception des AMIS par les usagers est bonne. Leur présence est synonyme de sécurité et les résultats paraissent intéressants. Reste que ce système, par essence provisoire, ne parvient pas à atteindre son objectif d'insertion. L'insertion définitive dans l'entreprise reste faible, faute de profils suffisamment compétents. Certaines difficultés avec les organisations syndicales se sont également posées, celles-ci demandant la création de véritables emplois à temps complet. Les AMIS se plaignent également de la discrimination plus ou moins affichée du système.
Il est important que les emplois AUBRY correspondent à une réalité économique et qu'ils puissent s'insérer dans l'entreprise. Le métier d'accompagnateur suppose une grande souplesse : horaires particuliers, changements constants du dispositif, etc. Il est difficile pour un AMIS d'exercer sur une longue période cette fonction. L'instauration d'une certaine routine peut nuire à l'efficacité de la fonction au bout de deux ou trois ans. Il faut donc permettre à ces personnes de trouver une place dans l'entreprise ou d'obtenir un emploi dans un autre secteur. D'où l'importance de la formation qui leur est dispensée. Au-delà du problème de coût, cette formation n'a de sens que si le recrutement des candidats est réalisé de manière sélective. Il y a alors un risque de ne recruter que des candidats dont les qualités leurs auraient permis de toute façon de trouver un emploi.

3 Perspectives
Faut-il des emplois plus permanents ? Lyon va mettre en place à partir de l'année prochaine un réseau spécifique de soirées à partir de 20 heures pour lutter contre l'insécurité et le sentiment d'insécurité qui porte atteinte à la fréquentation. Il n'est pas possible d'utiliser ce type d'emploi dans ce cadre, qui exige de véritables agents, opinion que partage notre concessionnaire.
Pour autant, il est possible de jouer le jeu de quelques programmes, afin de lutter contre le drame du chômage des jeunes. Mais ces emplois, l'exemple des AMIS le prouve, doivent représenter un moment court de la vie professionnelle. Cinq ans, c'est peut-être déjà beaucoup s'il n'y a pas au bout une ouverture sur l'entreprise. La sélection reste nécessaire. Ce ne sont pas des emplois faciles. Ce sont des emplois de contact avec le public, dont les demandes sont complexes. Enfin, un encadrement fort et une formation sont absolument nécessaires. C'est là le rôle de l'entreprise, qui doit s'assurer de la qualité du travail et rendre cet emploi utile. Ceci rend l'emploi beaucoup plus coûteux qu'il n'y paraît. Le coût de ce travail ne peut se résumer au salaire versé. Mais c'est une condition nécessaire à la réussite du projet.
La sélection, l'encadrement et la formation sont donc des éléments essentiels pour des emplois qui doivent rester de courte durée.

Olivier Samain
La SNCF, elle aussi, s'est lancée dans la création d'emplois de proximité il y a quelques années. Cet été, la SNCF a annoncé qu'elle recruterait mille jeunes dans le cadre du plan AUBRY. Patrice LEROY, vous êtes en charge des emplois de proximité à la SNCF. Vous avez été directeur du réseau Paris-Est, où des emplois de proximité ont été mis en place sur des lignes de grande banlieue. Pouvez-vous nous expliquer quelle a été la démarche engagée par la SNCF et quelles sont les perspectives que vous ouvre le plan AUBRY ?

 

c15-15g.gif (52 octets) 2 - Les actions de la SNCF pour l'emploi - Patrice Leroy

Patrice Leroy

1 L'expérience de la SNCF : quatre exemples
Quatre types d'expériences peuvent être évoqués. La première est celle des Compagnons du Voyage. Il s'agit d'une association créée par la SNCF et la RATP qui s'occupe depuis cinq ans de l'accompagnement d'enfants handicapés dans les transport collectifs parisiens. Je préside actuellement cette association, qui emploie environ 300 salariés sous contrats aidés, et passerai bientôt la main à un responsable de la RATP, conformément à la règle passée entre nous. Cette véritable entreprise, dont le chiffre d'affaires s'élève à une vingtaine de millions de francs, bénéficie de trois sources de financement : un tiers par le client, un tiers par les entreprises publiques, un tiers au titre de l'emploi aidé avec ses différentes formules : CES, CEC, emplois-ville récemment et, bientôt, un nouveau dispositif auquel nous nous adapterons.
La deuxième expérience est celle des gilets rouges. Ce service mis en place en période de pointe consiste à renseigner le client, à l'aider à porter ses bagages, parfois même avec les autres transports publics installés autour de la gare.
La troisième expérience consiste en des contrats de partenariat ou de sous-traitance passés avec des associations qui agissent dans un domaine analogue à celui des AMIS de Lyon ; je pense notamment aux " messagers " sur le réseau Saint-Lazare. La SNCF passe un contrat avec l'association qui prend en charge l'encadrement, l'insertion et le suivi personnalisé de ces agents d'ambiance.
La quatrième expérience, lancée sur le réseau Est de Paris, consiste à vendre du café dans les trains de grande banlieue le matin. Ce service est assuré par des CES. Comme ce service ne faisait pas partie de notre métier, il a été mis en place en partenariat avec de vrais professionnels de la restauration, les Wagons Lits, qui nous ont apporté leur savoir-faire en matière d'hygiène et d'organisation d'une chaîne logistique de restauration. Ce café est un vrai service. Il est très apprécié par les habitués des trains de grandes banlieue qui se connaissent souvent. Le café est vendu 5 francs ; il nous revient à 10 francs. Bien que mis en oe;uvre avec des emplois aidés en particulier de type CES, l'expérience se poursuit.

2 Bilans et perspectives
Il existe dans les gares et dans les trains une demande susceptible de développer des emplois au contact de la clientèle dans les domaines du service au client et de la sécurisation ou de l'humanisation des gares et des trains, notamment sur le réseau de banlieue. Ces activités peuvent être développées de manière autonome ou en partenariat avec les autres transporteurs publics. Cette préoccupation est partagée par de nombreux autres acteurs - l'UTP, d'autres transpor-teurs, la RATP, EDF GDF, les HLM - qui se sont récemment en signant une charte intitulée "Le partenariat pour la ville". Cela permet une réflexion sur la manière de gérer en commun différents types de services publics et d'emplois présents sur la chaîne de transport. Nous devons en effet être capables de proposer au client une offre globale, qui ne se résume pas au seul segment de transport.
Nous pouvons tirer plusieurs leçons de ces expériences. Certaines difficultés se posent vis-à-vis des associations tierces : des problèmes d'intégration, de rapports avec les agents (cheminots, contrôleurs, conducteurs) se posent dès lors que l'on fait appel à des associations extérieures à l'entreprise. Par ailleurs, ces emplois exigent une sélection et un encadrement, lesquels génèrent un coût global qui ne se résume pas au coût apparent.
La SNCF va embaucher cette année mille emplois-jeunes en plus des mille emplois sous statut prévus dans les engagements de la SNCF, ce qui devrait permettre de stabiliser l'ensemble des effectifs de la SNCF. Ces emplois-jeunes seront pour l'essentiel des contrats à durée déterminée de cinq ans, soit de service au client, soit de sécurisation. Un constat s'impose également dans ce domaine. Quelle que soit la formation dispensée, il n'est pas possible de proposer à un jeune d'exercer durablement ce type de métier. Ces emplois recèlent un certain paradoxe. Ils consistent en effet à proposer à des jeunes parfois fragilisés des métiers difficiles. Ce sont des métiers de contact avec la clientèle qui impliquent une très bonne connaissance de l'entreprise et une durabilité imposée par la nécessité de reconnaître ses interlocuteurs.
Il faut savoir proposer des tâches diversifiées, plus stables et traditionnelles, notamment des tâches de maintenance légère dans les gares. Certaines expériences existent dans ce domaine, comme celle des équipes de ligne chargées à la fois de l'accueil et de la maintenance légère (y compris de l'entretien de l'environnement et des espaces verts). Ces emplois sont parfois créés en passant un contrat avec les collectivités locales. Ce type de travail, plus composite, est probablement plus stable, il donne des points de référence plus forts, une diversité dans les métiers plus satisfaisante. Mais la question du devenir des jeunes au bout de quelques années se pose, à la fois au niveau du tutorat, du suivi personnalisé et du devenir dans l'entreprise.
De nombreuses autres expériences ont été menées par la SNCF, qui a créé 400 emplois-ville sur l'ensemble du réseau. J'adhère aux conclusions relatives à l'expérience des AMIS de Lyon pour la partie emplois de sécurité.
Enfin, on oublie souvent qu'il y a environ 6 000 emplois liés au commerce dans les gares qui participent aussi de la vie des gares et des emplois de proximité. Développer ces emplois en partenariat avec les élus locaux et les autres entreprises de transport constitue l'un des projets de l'entreprise.

Olivier Samain
S'il est nécessaire de prendre en compte toute la chaîne des transports et pas uniquement tel ou tel réseau, il faut également déterminer si des gisements d'emplois existent dans un ensemble plus large incluant d'autres structures et services qui n'ont pas de lien direct avec les transports. Pierre QUERCY, pouvez-vous faire part des actions que mènent les HLM dans le prolongement ou en complément de celles conduites par les transports publics ?

 

c15-15g.gif (52 octets) 3 - L'expérience des offices HLM - Pierre Quercy

Pierre Quercy

1 L'expérience des HLM : rappel du contexte
L'activité principales des HLM consiste en la création et la gestion de logements sociaux locatifs. Les HLM gèrent 3,5 millions de logements, 800 entreprises publiques ou privées, et 65 000 salariés.
La problématique du développement de nouveaux services est présente depuis une quinzaine d'années. Nous sommes confrontés à une exigence croissante de qualité de la part des Français, et à une paupérisation et une fragilisation des gens qui habitent nos logements, en particulier dans certains quartiers difficiles. Notre mission vise également à maintenir une certaine mixité sociale, afin de ne pas transformer le logement social en ghetto. Il nous faut donc agir sur les services.
La nécessité de développer ces services est liée à notre volonté d'améliorer la qualité de notre mission de bailleur social (décentraliser les structures, mieux écouter les habitants, renforcer la gestion de proximité). Nous devons également être acteurs du développement local et des quartiers. Si les personnes qui appar-tiennent à des catégories de salariés stables quittent certains quartiers d'habitat social, ce n'est pas principalement à cause du logement - souvent assez correct - mais en raison de l'insuffisance des services urbains. Un quartier où l'école est de mauvaise qualité, où la sécurité n'est pas assurée, où les transports publics sont défaillants, est un quartier que les gens fuient. Les organismes HLM participent ainsi depuis une dizaine d'années au développement de nouveaux services dans le domaine de la sécurité, de la médiation, de l'aide à la vie asso-ciative, de la création de services publics de proximité ou de services au public.
C'est dans ce contexte que s'inscrivent les programmes tels que les emplois-ville ou les emplois-jeunes. Nous préférons d'ailleurs un programme qui met l'accent sur l'emploi à un programme qui insiste sur l'insertion. Certes, l'insertion est importante, mais un certain nombre de nouveaux services, comme la médiation ou même le gardiennage d'immeuble, peuvent difficilement être proposés à des personnes sans qualification ou des jeunes de moins de 26 ans. Sur ce point, le nouveau programme emplois-jeunes est plus large et devrait permettre de mieux répondre à nos besoins.
Nous avons ensuite la volonté d'inscrire notre démarche dans une logique économique. Dès lors, il convient de s'interroger sur le financement de ces emplois et sur leur devenir une fois le contrat achevé. Si nous créons des emplois-jeunes correspondant à de vrais besoins, il nous faudra travailler pendant cinq ans pour réaliser des économies. Ceci passera sans doute par l'aménagement et la réduction du temps de travail, par des gains de productivité et une imputation sur les charges locatives que supportent les propriétaires.

2 Principes de la démarche
Nous souhaitons, premièrement, développer des activités permettant d'assurer une permanence du service en dehors des heures d'ouverture. Ceci fait l'objet d'une forte demande dans les quartiers ; cette demande concerne la surveillance, la réparation d'urgence et la maintenance. Il convient, deuxièmement, de renforcer la personnalisation du service en accueillant, par exemple, de manière plus fine les demandeurs de logement, en leur trouvant des solutions mieux adaptées à leurs besoins et en développant la médiation des conflits. Troisièmement, il est nécessaire de développer l'accompagnement social en prenant en compte les problèmes spécifiques de catégories très diverses : il faut savoir traduire, expliquer certaines formalités à des étrangers parlant mal le français, adapter le logement à certains modes de vie, prévenir les difficultés sociales en liaison avec les autres services sociaux. Enfin, quatrièmement, il convient d'aider dans les quartiers les initiatives associatives des habitants.
Le partenariat avec d'autres acteurs participant à des services d'intérêt généraux dans les quartiers où nous sommes présents peut se faire à trois niveaux.
La première piste consiste à optimiser l'amélioration du service grâce à des dispositifs tels que les emplois-jeunes. Réalisé sous l'égide des collectivités locales, ce travail exige une concertation avec les collectivités locales, les organismes HLM, les transporteurs publics, le secteur associatif local, afin que l'amélioration touche l'ensemble des services. Chaque acteur ayant sa propre logique (transports, logique patrimoniale pour les organismes HLM, etc.), il est important d'établir un dialogue pour optimiser des politiques globales.
La deuxième piste de partenariat - importante pour nous qui regroupons des petites et moyennes entreprises - concerne l'aide au recrutement, à la sélection des candidats, à la formation et à la création de filières professionnelles. Des expériences concluantes ont déjà été menées en la matière : partenariat entre différents acteurs publics à Amiens, entre l'ensemble des organismes HLM de la région Rhône-Alpes. Ces partenariats visent à créer des systèmes communs d'aide au recrutement d'emplois de nouveaux services, chose qu'il est difficile de faire de manière autonome en raison de l'importance de la sélection des candidats, notamment lorsqu'ils sont jeunes. La mise en place de dispositifs spécifiques très professionnels est nécessaire.
Enfin, la troisième piste, plus ambitieuse, est relative à la création de groupements d'employeurs ou d'associations pour le recrutement. Les employeurs étant à la fois publics et privés, ces groupements posent des problèmes de convention collective. Certains projets sont en cours d'élaboration, comme les Partenaires pour la ville. En Franche-Comté, des emplois-ville qui se transformeront peut-être bientôt en emplois-jeunes sont recrutés en partenariat avec EDF afin de conseiller les usagers en matière d'économie d'énergie. D'autres expériences, comme celles menées dans l'Oise, permettent de réaliser des recrutements en commun sur des emplois de sécurité et de médiation.
Certaines fonctions spécifiques ne peuvent certes être partagées. Mais le champ de la coopération est vaste : sécurité, surveillance, médiation des conflits - les mêmes problèmes que dans les transports se posent dans les parties communes des immeubles -, accès aux immeubles et sécurité des installations - il faut agir de concert avec EDF et les concessionnaires d'eau pour avoir un dispositif commun en cas de problème -, développement économique et social local.

Olivier Samain
Christian PHILIP évoquait précédemment les réticences des organisations syndicales concernant notamment la nature des emplois créés, ces derniers n'étant pas considérés comme de vrais emplois. Quelle est à cet égard la position des organisations syndicales ?

Daniel Larrière Cardoso
La difficulté vient de la confusion entre la volonté d'insérer les jeunes et la volonté de créer des emplois nouveaux dans les entreprises. La question est de savoir si les emplois émergents correspondent à un besoin nécessaire à l'activité de transport public de l'entreprise. Si l'on considère que des emplois de médiation sont nécessaires pour assurer dans de bonnes conditions le transport public urbain dans une agglomération, ces emplois doivent faire partie des emplois nécessaires à l'activité de transport public urbain.
Les réponses à cette question sont difficiles en raison de la référence immédiate à des contraintes financières : qui paiera ces emplois ? Les intentions affichées du gouvernement sur les emplois-jeunes consistent à pérenniser certaines activités nouvelles émergentes afin qu'elles deviennent, à terme, des activités solvables (en tenant compte du financement public). Tant que ce débat, y compris financier, n'aura pas été dépassé, on continuera à mêler insertion et emplois nouveaux dans les entreprises, ce qui incitera les organisations syndicales à revendiquer l'intégration de ces emplois nécessaires à l'activité de transport public à la convention collective et leur financement par l'entreprise.

Roger Poletti
Il est important de tenir compte de cette notion de service public et de transport en commun. C'est un secteur où la demande des usagers est forte et non satisfaite, ce qui explique la diminution du nombre de voyageurs dans l'ensemble des réseaux. Aujourd'hui, les problèmes de sécurité sont les plus importants. D'après des chiffres de l'UTP de l'année dernière, les agressions et les détériorations auraient un coût équivalent à 3 000 emplois. Dès lors, il faut trouver des réponses en rétablissant les emplois qui ont disparu et en créant des emplois relatifs à l'accueil ou à la sécurité, emplois qui doivent figurer dans la convention collective. Par exemple, il serait judicieux d'installer en bout de ligne des parkings gardés dans lesquels le personnel serait capable de fournir certains services, comme une aide mécanique légère. Ce sont de vrais emplois, qui permettent ensuite de faire évoluer les qualifications, car il n'est pas possible de maintenir longtemps des gens dans des emplois aussi simples.
Les emplois-jeunes soulèvent par ailleurs quelques problèmes liés, notamment, à la signification d'un contrat d'une durée indéterminée de cinq ans. Incontestablement se posera à un moment ou à un autre un problème d'incompatibilité entre cet emploi et le Code du travail, problème qui risque d'aboutir à des aménagements du Code du travail. Par ailleurs, il importe au bout des cinq ans de transformer ces emplois en une véritable activité professionnelle durable, pour qu'ils ne deviennent pas une simple occupation passagère.

Olivier SAMAIN
Nous passons à présent à notre deuxième thème, la réduction du temps de travail. Ce thème provoque le plus souvent une crispation dans les milieux patronaux. Cela ne semble pas être le cas dans le domaine des transports publics. Je rappelle en effet que l'UTP est co-organisatrice avec le GART du débat sur ce thème. Je rappelle aussi que les entreprises de transport public ont ouvert au début de cette année des négociations en la matière.
Les ardeurs ont été refroidies par la mise au point faite par le gouvernement Juppé relative à l'inapplicabilité de la loi Robien au secteur des transports publics. Certains réseaux, comme celui de Nantes, ont cependant continué dans cette voie en négociant des accords.
Alain CHENARD, comment avez-vous pu conclure un accord de réduction du temps de travail avec les organisations syndicales indépendamment de la loi Robien ? Quel est le contenu de cet accord ?

 

c15-15g.gif (52 octets) 4 - La réduction du temps de travail - Alain Chénard/ Daniel Larrière Cardoso/ Eric Marie de Ficquelmont/ Roger Poletti

Alain Chénard
Nous sommes passés à 35 heures au 1er juillet 1997. Cette réduction avait été précédée d'un passage à 37,5 heures puis à 36 heures financé par des baisses de salaires et des gains de productivité obtenus grâce à une réorganisation du travail. L'objectif était de créer 30 emplois, financés par l'entreprise et sans coût supplémentaire pour la collectivité (sous forme d'augmentation tarifaire ou fiscale). Cet impératif politique a été souligné dès le début par le district, autorité organi-satrice, en accord avec l'entreprise. Un accord d'entreprise concrétisant cet objectif a été signé par la CGT et FO. La CFDT voulait aller plus loin, mais cela ne nous a pas paru raisonnable.
La réduction du temps de travail se fait sous la forme de jours de repos, avec une augmentation modérée des salaires contenue dans un calendrier bien précis. Elle a permis la création progressive de 20 postes de conducteurs et de 10 autres postes concernant toute l'entreprise, y compris l'encadrement.
La négociation s'est ouverte en 1995, après le renouvellement de l'équipe municipale et la définition des orientations pour les six ans à venir. A la suite de ma réélection comme Président, j'ai reçu l'ensemble des organisations syndicales, qui ont insisté sur la nécessaire réduction du temps de travail. Des ateliers thématiques sur ce thème ont alors été ouverts permettant une définition précise de notions telles que le temps de travail ou le temps travaillé. La négociation s'est achevée en 1996 sur un échec. La proposition consistait alors à geler les augmentations salariales liées au coût de la vie pour pouvoir financer la création d'emplois nouveaux. Sans doute les esprits n'étaient-ils pas encore mûrs, d'autant que la loi de Robien est venue perturber les choses en alimentant les revendications syndicales réclamant son application - pourtant impossible. En dépit de son échec, cette négociation a permis de faire évoluer les esprits et de prendre conscience des limites de la démarche. Un accord a finalement été signé en mars 1997 qui reprend l'idée d'un gel des salaires d'une année, réparti sur deux années. L'accord prévoit l'octroi de journées de congés supplémentaires
(6 jours en année pleine). La majoration des salaires est cette année de 0,7 % et sera de 1 % l'année prochaine.
Le district, autorité organisatrice, la direction générale de l'entreprise, les organisations syndicales poursuivaient les mêmes objectifs, même si les moyens utilisés pour y parvenir étaient un peu différents. Certaines contraintes de nature organisationnelle - liées au système de jours de repos -, économique - la volonté de ne pas procéder à des augmentations tarifaires ou fiscales - et sociales - pas de réduction des salaires - ont dû être prises en compte.
Au total, nous sommes parvenus à un accord qui suscite aujourd'hui la fierté dans l'entreprise. Les embauches sont réalisées et permettent aux travailleurs de mesurer les résultats de leur solidarité, ce qui est très important. Les nouveaux venus savent, quant à eux, qu'ils doivent leur embauche aux efforts consentis par les anciens. Le résultat, largement accepté par l'entreprise, est donc conforme à nos souhaits initiaux.

Olivier Samain
Votre accord prévoit-il une réorganisation du travail permettant de générer des gains de productivité susceptibles de financer la réduction du temps de travail ?

Alain Chénard
Dans un premier temps, de nombreux dossiers nous ont accaparés. Le passage d'un taux de couverture de 47 à 57 % a nécessité des efforts importants en termes de productivité. Le système de congés supplémentaires a permis d'éviter une réorganisation lourde tout en apportant une plus grande souplesse aux personnels de l'entreprise et en respectant l'impératif politique de ne pas générer de coûts supplémentaires.

Olivier Samain
FO et la CGT ont signé cet accord, tandis que la CFDT a déploré son manque d'ambition. Daniel LARRIÈRE CARDOSO, que souhaitez-vous en plus de ce que propose la SEMITAN à Nantes ?

Daniel LarrièreCardoso
Il n'est pas utile de débattre longuement de l'expérience de Nantes dans la mesure où d'autres initiatives, autrement plus ambitieuses, ont été prises ailleurs en matière de réduction du temps de travail.
S'inscrivant dans le cadre de la loi de Robien, notre objectif était de réduire la durée du travail de 10 à 15 % mais sûrement pas de réduire la durée du travail d'une heure. En termes d'emploi, les conséquences ne sont pas du tout les mêmes ; en attestent d'ailleurs certaines expériences. Le réseau de Calais, qui ne compte pourtant que 50 salariés, a ainsi pu créer 12 emplois, tandis que celui de Rouen, plus petit que celui de Nantes, a créé 80 emplois.
Le pourcentage de création d'emplois est pour nous un critère important. En fait, la problématique de la réduction/organisation du temps de travail se pose de façon complètement différente selon l'ampleur de la réduction du temps de travail. La CFDT envisage la réduction du temps de travail, non seulement comme un moyen de créer des emplois, mais aussi comme un moyen d'améliorer les conditions de travail. C'est entre ces deux objectifs que la négociation doit tracer le chemin. Une réduction du temps de travail d'une heure n'a pas du tout les mêmes conséquences sur l'organisation du travail qu'une réduction de 4 ou 5 heures. De fait, pour que les salariés acceptent une réorganisation du travail et une remise en cause de leur vie professionnelle, la réduction du temps de travail et les créations d'emplois qui en découlent doivent être significatifs.

Alain Chénard
Je n'ai pas le sentiment que Nantes manque d'ambition. Le processus initié en 1982, conduisant à un passage progressif de 40 à 36 heures avec un pallier à 37,5 heures, a permis dans un premier temps de créer 53 emplois, puis d'autres emplois grâce au deuxième bond. Aujourd'hui, nous créons 30 emplois. L'ambition du district a ainsi permis de faire passer les effectifs du réseau de transport en commun de 600 à l'époque à 1 100 aujourd'hui. En matière de création d'emplois, nous n'avons donc pas à craindre la comparaison.
Nous estimons que le secteur public auquel nous appartenons en notre qualité de SEM doit être le secteur de référence, notamment vis-à-vis du secteur privé. Nous devons donc montrer que certains progrès sont possibles. Notre accord sur la diminution d'une heure du temps de travail montre qu'un effort de solidarité est susceptible d'aboutir à un meilleur partage de l'emploi existant, à condition de consentir un effort préalable de négociation.

Olivier Samain
Roger POLETTI, qu'est-ce qui a motivé votre signature de l'accord de Nantes et, au-delà, quelle est votre position sur la réduction du temps de travail dans les transports urbains ?

Roger Poletti
L'accord de Nantes correspond à deux idées force : d'une part, nous sommes pour la réduction du temps de travail sans réduction du salaire ; d'autre part, nous préférons que cette réduction se traduise en jours de repos supplémentaires plutôt que par une réorganisation totale des services, même s'il faut tenir compte des gains de productivité.

En la matière une démarche pragmatique semble préférable à tout dogmatisme. Malgré ma réputation de boutefeu dans le secteur du transport de marchandises, je suis convaincu qu'une démarche douce et pragmatique permet d'atteindre le but recherché, tout en évitant les conflits et les tensions dans l'entreprise. Chaque réseau fait comme il le peut, aucune initiative ne doit être généralisée, même si l'on doit veiller à ce qu'il n'y ait pas de perte de pouvoir d'achat et si l'on peut émettre certaines réserves sur certains accords, comme celui de Calais intervenu dans le cadre de la loi Robien.

Olivier Samain
Marc BLONDEL a récemment déclaré que, dans la perspective de la prochaine conférence sur l'emploi, les salaires et le temps de travail, il fallait mettre l'accent, non pas sur la réduction du temps de travail, mais sur les salaires ; il faut par ailleurs, selon lui, offrir la possibilité aux salariés ayant cumulé quarante années d'activité de prendre leur retraite. Partagez-vous cette même préoccupation ?

Roger Poletti
Je suis sur ce point en parfaite harmonie avec Marc BLONDEL et la Confédé-ration. Nous en avons d'ailleurs encore discuté récemment en commission exécutive confédérale. Le point central réside aujourd'hui dans les salaires, qui permettront de créer de vrais emplois, avec un vrai profil de carrière.
Cela semble en tout cas plus prometteur que ce "contrat sur cinq ans", puisque 350 000 emplois potentiels peuvent ainsi être créés.

Olivier Samain
Eric MARIE de FICQUELMONT, quelle la position de l'UTP en matière de réduction du temps de travail, sachant que celle-ci a dû évoluer à la suite de l'inapplicabilité de la loi de Robien ?

Eric Marie de Ficquelmont
L'UTP ne prône pas de dogme mais recherche des solutions adaptables à toute la profession. Il convient de faire une synthèse des ambitions de l'UTP en matière d'emplois de proximité et d'aménagement, organisation et réduction du temps de travail.

Les emplois de proximité
Le décor a été planté tout à l'heure par les Présidents Auxiette et CORNIL. Nous avons l'avantage d'être une profession relativement réduite (160 réseaux), connue de tous, relativement protégée par rapport à d'autres professions, notamment dans le secteur de l'industrie et des services. Mais cette profession est aujourd'hui malade. La fréquentation a baissé entre 1994 et 1995 de 2,1 % puis, entre 1995 et 1996, de 1,9 %. La profession doit aussi faire face au défi majeur de la sécurité, qui implique de nombreux acteurs, tels que les forces de l'ordre et la justice, et nécessite des actions de prévention. Malgré les moyens importants mis en oe;uvre par les réseaux et les collectivités locales, ce problème central de la sécurité n'a pas été réglé et appelle des initiatives en matière d'emplois de proximité et de réduction du temps de travail.
Les emplois dans les transports publics sont par essence des emplois de proximité non délocalisables. La déshumanisation des transports en commun a suscité de nombreuses initiatives - AMIS, Grands frères, agents d'accueil, hôtesses, etc. - sans qu'il soit procédé à une analyse de fond du problème de l'insécurité. Tous ces emplois tournent tous autour du même type d'emploi - les emplois de receveur - qui figure toujours dans la convention collective des transports urbains. De nombreuses formes d'emplois sont apparues : ce sont de vrais emplois.
Les expériences citées par Messieurs PHILIP et LEROY montrent que ces emplois ne peuvent pas être confiés à n'importe qui. Ils nécessitent une vraie formation, aujourd'hui sanctionnée par l'Education nationale par un diplôme de niveau bac + 2. Les emplois AUBRY sont certes généreux, mais seuls des gens réellement capables de gérer des conflits doivent être recrutés. Il s'agit là de vrais emplois, qui doivent être inscrits dans la convention collective et faire l'objet d'une vraie formation, ce que la profession a déjà engagé par le biais de contrats de qualifi-cation, d'apprentissage et d'alternance. Il convient donc de recruter et de former des gens capables, afin de les intégrer durablement dans l'entreprise, plutôt que de recruter des jeunes sans expérience et de les affecter à des tâches difficiles. Certes, il existe un gisement d'emplois dans le secteur, mais il doit s'agir de vrais emplois sous-tendus par une formation pertinente et une réelle rémunération.

Organisation, aménagement et réduction du temps de travail
L'UTP et les organisations syndicales ont engagé une réflexion sur la réduction du temps de travail. Il ne faut pas axer le débat uniquement autour de cette réduction, sinon on risque de passer à côté du sujet. Il est nécessaire de prendre en compte le triptyque organisation, aménagement et réduction du temps de travail.
L'UTP demande que la loi de Robien soit applicable à tous les réseaux, ce qu'une circulaire administrative empêche. Avant la loi du 11 juin 1996, la loi quinquen-nale sur l'emploi prévoyait un dispositif de réduction du temps de travail. Beaucoup d'entreprises n'ont donc pas attendu la loi de Robien pour lancer des réflexions en la matière. Alors que la réduction du temps de travail est un processus long, qui exige concertation et dialogue, la loi de Robien est venue contrarier certaines initiatives antérieures. Certes, à Calais, Rouen et Toulouse, des initiatives ont été prises en vue de créer des emplois, mais en l'état actuel des choses, elles sont inapplicables. Des propositions avaient été faites au gouvernement précédent pour faire évoluer la loi de Robien : elles n'ont pas été retenues pour des raisons dogmatiques. Aujourd'hui il existe cependant un espoir pour faire évoluer cette législation.
L'organisation, l'aménagement et la réduction du temps de travail devraient permettre, grâce à des gains de productivité, de créer 3 000 emplois véritables. Différentes modalités existent : gel des salaires, jours de repos, diminution progressive, etc. Elles doivent être définies par les réseaux. En ce sens, des propositions ont été faites qui visent à modifier l'arrêté de 1942. Les négociations sont pour l'instant en suspens. La conférence du 10 octobre prochain permettra un certain nombre d'avancées, même s'il ne faut pas trop en attendre. Au total, dans la branche, nous sommes prêts à créer 3 000 emplois parmi lesquels figureront un certain nombre d'emplois de proximité.

Olivier Samain
La conférence du 10 octobre prochain est susceptible d'aboutir à la création d'un dispositif d'aide aux entreprises qui souhaitent mettre en oe;uvre une réduction du temps de travail. Ce dispositif pourrait s'inspirer de la loi de Robien. Qu'attendez-vous d'un tel dispositif ? Souhaitez-vous entreprendre une démarche de long terme en ce sens, ou bien considérez-vous ce dispositif comme une étape permettant d'attendre une relance des transports urbains génératrice d'emplois ?

Eric Marie de Ficquelmont
Les deux démarches sont importantes. Il convient, d'une part, de réactiver la politique de développement des transports en commun. Les gouvernements successifs ont fait des déclarations d'intention qui n'ont pas été suivies d'effet. Pourtant, l'asphyxie de certaines villes cet été, comme Paris ou Strasbourg, a bien montré la nécessité du développement des transports en commun. Mais celui-ci se heurte encore au lobby des constructeurs automobiles.
La loi va évoluer pour une plus grande lisibilité. Il est aberrant de constater que des financements sont prévus pour des emplois qui pourraient être financés par l'entreprise, alors que la loi Robien n'est pas applicable au secteur des transports publics. Il convient donc de déterminer clairement ce qu'il sera possible de faire dans ce nouveau dispositif permettant ainsi d'appliquer des accords signés début 1997 dans certaines entreprises.

Alain Chénard
La loi de Robien est un dispositif prévu avant tout pour les entreprises en difficulté. Ce n'est pas le cas de nos entreprises, qui sont certes déficitaires, mais dont la solvabilité est assurée par la collectivité publique.
Les problèmes de financement doivent être abordés de façon pragmatique. Trente emplois créés correspondent à trente chômeurs de moins. Un chômeurs coûte 120 000 francs à la collectivité nationale par an. La création de trente emplois représente donc 3,6 millions de francs d'économie pour la collectivité. Combien celle-ci va-t-elle nous reverser pour que nous puissions promouvoir l'emploi des jeunes ?

Daniel Larrière Cardoso
La loi de Robien a permis d'enclencher un processus de négociation sur la réduction du temps de travail interrompu depuis des années. Elle a été critiquée pour son caractère défensif, mais il faut noter que sur 1 000 accords signés, 60 % étaient offensifs. Reste à savoir si l'Etat souhaite ou non réorienter son intervention financière pour favoriser un processus de réduction du temps de travail créateur d'emplois.
Le gouvernement précédent n'a pas agi de manière cohérente : il a fait voter une loi sans mettre en oe;uvre les moyens financiers nécessaires à son application. En outre, la loi de Robien posait un problème de fond : les 800 millions de francs prévus pour son financement se sont rapidement avérés inférieurs aux besoins suscités par l'engouement à son égard.
Le projet de budget 1998 prévoit 3 milliards de francs pour la réduction du temps de travail. L'effort est donc plus important, mais est-il pour autant suffisant ? Il faut attendre les dispositifs de financement, qui seront définis lors de la conférence sur l'emploi. Sans aide aux entreprises, les créations d'emplois seront difficiles. L'UTP se trompe lorsqu'elle explique que la réduction du temps de travail sera financée par des gains de productivité : ces gains annulent la nécessité de créer des emplois. En outre, ces efforts devront être consentis par les travailleurs.
Au-delà, il existe une contrainte financière. Les collectivités locales ont également un rôle à jouer, au côté de l'Etat, pour financer non seulement des mesures de réduction de la durée du travail génératrices d'emploi, mais également le développement du transport collectif urbain. Certes, on peut constater un déséquilibre dans le financement des investissements entre l'Ile-de-France et la province (600 millions de francs de part et d'autre) ; l'Etat doit aider davantage les collectivités locales pour le développement des transports collectifs urbains. Mais les collectivités locales doivent aussi faire le choix politique de développer ces transports collectifs. Or la réalité montre que, depuis quinze ans, malgré les déclarations d'intention des responsables des collectivités locales et notamment du GART, la priorité au développement des transports collectifs urbains cède souvent le pas aux pressions des lobbies minoritaires. Au-delà d'une question financière, il s'agit d'une question de volonté politique, à laquelle tout le monde doit prendre part.

Roger Poletti
A mon avis, le débat sur la loi de Robien est dépassé : celle-ci va faire l'objet de modifications lors de la conférence sur l'emploi dont on ne connaît pas encore les orientations définitives.
En matière de création d'emplois, il serait utile de s'interroger sur le volume d'heures supplémentaires travaillées sur certains réseaux (17 000 heures à Montpellier, par exemple). Il s'agit d'un problème de gestion, et sans doute serait-il plus judicieux de créer des emplois que de payer des majorations pour heures supplémentaires. Ce sont peut-être de petites économies, mais il ne faut pas en sous-estimer l'importance.
De plus, il existe sur l'ensemble du réseau de véritables gisements potentiels d'emplois indispensables pour assurer une qualité de service minimale. A l'heure actuelle, les transports en commun ressemblent trop souvent à du transport de bestiaux. Les trains de banlieue ou le métro le matin n'assurent pas au voyageur un niveau de confort satisfaisant par la promiscuité qu'ils imposent. Il en résulte la préférence de nombreux voyageurs pour la voiture dans laquelle, malgré les embouteillages, ils retrouvent un environnement moins désagréable. La désaffec-tion des usagers à l'égard des transports publics s'explique par cette insatisfac-tion. Il convient d'y remédier par la mise en oe;uvre de moyens importants. La création d'emplois dans le secteur passe davantage par cet impératif que par une manipulation des dispositions de la loi de Robien.

Christian Philip
L'agglomération lyonnaise estime qu'une démarche globale est nécessaire pour améliorer l'attractivité des transports publics. C'est la raison pour laquelle nous avons élaboré depuis deux ans un plan des déplacements urbains qui sera définitivement adopté le 14 octobre prochain. Cette action n'était pas aisée dans une agglomération de plus d'un million d'habitants. En matière de déplacement, il convient d'adopter une démarche globale et partenariale, qui associe de nombreux acteurs tels que les collectivités locales, l'Etat (en la personne du Préfet directeur régional de l'équipement), les représentants du monde économique et des associations d'usagers. Au terme de ce processus concerté, un plan a été élaboré qui, s'il n'a pas pu régler tous les problèmes, est susceptible de créer un certain dynamisme.

 

c15-15g.gif (52 octets) 5 - Questions/ réponses

Chantal DUCHÈNE
Association "Femmes en Mouvement, les Transports au Féminin"
Je voudrais aborder le problème de la place des femmes dans les transports publics, place qui demeure insuffisante. Les femmes représentent 11 % de l'effectif employé dans le secteur. De plus, le chômage frappe davantage les femmes, notamment les jeunes. Messieurs, que comptez-vous faire relativement à ce problème de l'emploi féminin ?

Roger POLETTI
Dans le secteur des transports publics, les femmes occupent en majorité des emplois à temps partiel, ce qui est déplorable. Les métiers du transport urbain doivent être ouverts aux femmes. C'est d'ailleurs à mon initiative, lors de l'année de la femme en 1975, que les femmes ont obtenu le droit d'être conducteur de métro - elles ne l'ont été effectivement qu'à partir de 1981. FO reste très mobilisée sur ce sujet. Dans les transports interurbains, les femmes restent encore très minoritaires. Dans les transports urbains, les femmes doivent attendre très longtemps (entre deux et trois ans) pour passer d'un travail à temps partiel à un travail à temps complet.

Daniel LARRIÈRE CARDOSO
Il faut affiner ce chiffre de 11 % de femmes employées dans le secteur des transports. Rappelons notamment que les femmes occupent 50 % des emplois administratifs. Les conducteurs représentent 65 % de l'effectif, dont seulement 7 % sont des femmes. Des efforts importants restent donc à faire pour rééquilibrer la structure des effectifs en matière de mixité.
La CFDT exprime cette demande depuis des années. Mais ce ne sont pas les syndicats qui embauchent : c'est l'UTP ! L'UTP affirme qu'il s'agit d'une priorité. On constate malheureusement que les directeurs de réseau chargés de l'embauche au plan local ne traduisent pas cette priorité dans les faits. Le système de recrutement est défavorable aux femmes puisque l'on cherche avant tout à embaucher des personnels expérimentés, titulaires du permis D, directement opérationnels. Il convient donc de réformer ce système et d'insister sur la formation pour promouvoir une plus grande mixité.

Eric MARIE de FICQUELMONT
L'UTP n'est pas misogyne. Il est vrai que les transports publics sont traditionnellement masculins. Mais les modes d'embauche traditionnels ont tendance à évoluer. Rappelons aussi qu'il s'agit d'un métier très difficile, où même les employés masculins redoutent des agressions, ce qui n'incite pas les femmes à l'exercer. Contrairement à ce qui a été dit précédemment, l'UTP recrute de jeunes apprentis. Nous recrutons 80 apprentis par an et rencontrons d'énormes difficultés à recruter des femmes. Pourtant, nous les préférons souvent aux hommes en raison de leur conduite plus souple et plus modérée ; en outre, il est globalement plus agréable d'avoir des conductrices que des conducteurs. Il n'y a donc pas une hostilité délibérée de l'UTP ou des réseaux à l'égard des femmes. Simplement, celles-ci restent attentistes par rapport à cette profession.

Alain CHENARD
Les femmes représentent à la SEMITAN 13 % de l'effectif employé. Le temps partiel est choisi sur la base du volontariat et concerne au moins autant d'hommes que de femmes. Je signale par ailleurs que notre DRH est une femme.

Gérard BAPT
Député PS de Haute-Garonne
Je suis rapporteur du budget travail-emploi pour la Commission des finances et administrateur de la société de transport de Toulouse pour le Conseil général.
Le secteur privé va être concerné par le programme de Martine AUBRY. La masse des jeunes actuellement au chômage (800 000) excède de beaucoup le programme d'emploi de 350 000 jeunes dans le secteur public et associatif. Il s'agit de tenir un engagement vis-à-vis des Français et de pouvoir répondre à une situation sociale difficile. Les modalités juridiques de ce programme ne sont pas encore arrêtées. Le débat parlementaire se poursuit actuellement ; le Sénat risque d'apporter de nombreux amendements au texte.
En matière de réduction du temps de travail, le volet offensif de la loi de Robien a eu des effets positifs. L'inconvénient réside dans son financement, les 815 millions de francs prévus au budget s'avérant insuffisants. En dehors de l'avis du Conseil d'Etat, c'est sans doute une des raisons pour lesquelles les entreprises en situation de monopole comme les sociétés concessionnaires ont été exclues de son champ d'application. De même, au-delà de la circulaire administrative, se pose un problème juridique susceptible de nécessiter une initiative parlementaire. Je suis d'ailleurs demandeur des propositions que vous avez pu faire au gouvernement, en admettant que la loi de Robien ne soit pas dépassée par les faits. Les crédits destinés à la réduction du temps de travail sont, dans le budget 1998, en augmentation sensible. La loi de Robien avait, à notre sens, l'inconvé-nient majeur d'engager des fonds publics sur sept ans, alors que l'obligation de création d'emplois n'était que de deux ans. La majorité sortante l'avait bien perçu, puisqu'elle n'avait pas repris ce dispositif dans sa plate-forme commune pour les élections législatives.
Nous sommes engagés à l'heure actuelle dans une grande négociation avec le secteur privé. Le départ en retraite et l'embauche d'un jeune correspondent à un allégement de la masse salariale. Ce débat doit donc figurer dans la conférence sur les salaires, la réduction du temps de travail et l'emploi. Le groupe socialiste de l'Assemblée a pris une initiative relative aux personnes totalisant quarante années de cotisations, ce qui concerne quelques dizaines de milliers de personnes.
A Toulouse, nous nous sommes heurtés à des difficultés sur le thème des 35 heures. Il s'agissait de passer de 38,5 heures à 35 heures, ce qui devait permettre de créer 200 emplois pour un coût de 40 millions de francs. Les collectivités locales avaient accepté de prendre en charge 5 à 6 millions de francs, ce qui correspondait à une augmentation de 5 % de la subvention d'équilibre versée par les collectivités locales au réseau. Le souhait des collectivités locales de faire porter la charge au contribuable peut s'avérer problématique. La loi de Robien a rendu caduc l'accord qui avait été signé. De plus, les syndicats revendiquaient une durée journalière de travail ne dépassant pas 7 heures, ce qui posait un problème d'application, le réseau toulousain étant particulièrement étendu.

François BATISSE - Journaliste
Ne pourrait-on pas diversifier les activités des transporteurs publics ? Il serait notamment judicieux d'offrir aux usagers des structures comme des garages, des points d'essence dans les parkings ou encore des magasins. Soit les transporteurs prennent en charge directement l'activité (ce qui nécessite peut être un aménagement de la loi), soit ils la confient à d'autres personnes, de nombreux jeunes souhaitant par exemple créer leur propre activité. C'est là le rôle du GART et de l'UTP.

 

c15-15g.gif (52 octets) Conclusion

Jacques AUXIETTE - Président du GART
Je remercie nos intervenants pour la qualité de ce débat, qui, je l'espère, aura un impact positif sur la conférence du 10 octobre. La réflexion de ce matin mérite d'être poursuivie.
Actuellement, le financement du transport public est assuré à 75 % par la fiscalité et à 25 % par l'usager. Le rôle de la puissance publique, et notamment des collectivités locales, est donc déterminant. Compte tenu de la réalité de la fiscalité locale et de son assiette, la vigilance s'impose.
Le développement de la filière transport doit rester une priorité tant pour l'Etat que pour les collectivités locales. La création d'emplois est l'objectif principal, que ce soit à l'intérieur de la filière ou au travers de départs à la retraite. La création d'emploi via la réduction du temps de travail constitue un outil essentiel, ce qui impose une nuance et une hiérarchie dans les positions des différents acteurs du débat.
Le problème de l'emploi des jeunes ne peut être réglé par la création d'emplois dans le secteur privé ou de la fonction publique et parapublique. Nous sommes donc au coe;ur d'une réflexion de fond sur la société française qui impose une prise de responsabilités des pouvoirs publics, des différents acteurs économiques et des syndicats. Il faut faire preuve d'imagination en la matière et d'un peu de souplesse par rapport aux emplois-jeunes. Nous aurons l'occasion de nous retrouver pour essayer de faire preuve de créativité, afin que ces emplois-jeunes puissent déboucher sur des emplois statutaires. Ce que tout le monde souhaite.

Michel CORNIL - Président de l'UTP
Ce débat est très satisfaisant. Il a permis de poser la question de l'intégration des emplois de proximité dans l'entreprise. Mais une autre question est importante : est-ce vraiment aux transports publics d'assumer toutes ces tâches de sécurité ? Sans doute certaines de ces activités ne sont-elles pas entièrement de notre responsabilité.
Je suis favorable à la réduction du temps de travail sans perte de pouvoir d'achat, sans augmentation des tarifs et des impôts, et sans recours à l'Etat. Mais s'engager dans cette voie-là risque de décevoir. La seule façon de financer ce grand projet est d'améliorer la fréquentation. Sans recettes supplémentaires et sans justification de l'utilité politique des transports publics par cette amélioration de la fréquentation, l'équation risque de demeurer insoluble.
Le débat doit donc être recentré sur les missions du transport public tout en restant très clair sur les équations économiques.


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