DECISION TRANSPORT n° 8

La ville, l'automobile et les transports publics

juin 96


La ville, l'automobile et les transports publics

Grâce à la future loi sur la qualité de l'air, il sera bientôt obligatoire de mesurer la pollution sur tout le territoire. Mais, malgré son préambule très ambitieux - " Chacun a droit à respirer un air qui ne nuise pas à sa santé " - la future loi ne constitue qu'une première étape, car elle ne donne pas vraiment les moyens d'atteindre l'objectif visé.
Le Groupement des Autorités Responsables de Transport (GART) estime que l'amélioration de la qualité de l'air et, plus généralement, de la qualité de vie en ville, passe obligatoirement par un développement sans précédent des transports publics et des autres modes favorables à l'environnement compensant une réduction simultanée, planifiée, progressive et fiscalement encouragée de la circulation automobile.

Intervenir seulement en cas de pics de pollution...
Malgré des indéniables avancées, notamment l'obligation pour les grandes agglomérations de se doter d'un plan de déplacements urbains (PDU), le projet de loi ne permet que de stabiliser les situations de pollution extrême. Selon l'article 12 du projet de loi, en cas de dépassement des seuils d'alerte, des mesures peuvent être prises, après consultation des maires intéressés, qui " comportent un dispositif de restriction ou de suspension des activités concourant aux pointes de pollution, y compris, le cas échéant, de la circulation des véhicules, et de réduction des émissions des sources fixes et mobiles. "

...ou intervenir sur le fond par une réduction de la circulation automobile ?
En revanche, le projet de loi ne prévoit pas de s'attaquer de manière durable à la montée inexorable de la motorisation des ménages qui conduit automatiquement, toutes les études le prouvent, à l'accroissement de l'usage automobile. Un usage automobile qui accroit la pollution générale, tout en grignotant petit à petit notre espace vital en ville et en rase campagne, empêchant ainsi aux autres modes de s'approprier les espaces existants ou seulement d'y être efficaces (bus, vélo).

Un changement radical
Le projet de loi fait finalement l'impasse sur le principe du pollueur-payeur et ne propose aucun financement complémentaire pour permettre le développement des transports publics. Or, sans financement spécifique (écotaxe, TIPP...), les autorités responsables de transport et les entreprises ne pourront assumer seules l'effort d'équipement sans précédent qui leur est implicitement demandé par la loi, et plus particulièrement dans le cadre des Plans de Déplacements Urbains.
Attention ! Sans anticiper aujourd'hui, des solutions beaucoup plus radicales devront être adoptées dans le futur. C'est ce que montre le Professeur Monheim dans une étude récente*. Il estime qu'il faut de toute façon aller bien au-delà de simples mesures de développement des transports publics et de modération de l'usage automobile. Au-delà de celle-ci, il propose de réduire le volume de circulation et de stationnement automobiles en ville de 80 % et, plus fondamentalement, de passer d'une société fondée sur la motorisation de masse - pour ses déplacements et une bonne partie de son économie - à une société fondée sur une mobilité sans voiture.

Réorienter le système financier et fiscal
Il s'agit d'employer pour cela le formidable outil d'incitation économique que constitue le transfert massif de tous les fonds publics et industriels et des fonds consacrés par les ménages à l'automobile vers les modes alternatifs : transports publics, vélo, marche à pied. C'est ainsi qu'il propose de trouver les milliards de francs effectivement nécessaires pour transformer le système de transport public existant " en un système de grande qualité, de grande capacité et à grande fréquence utilisé par tous les habitants pour l'ensemble de leurs déplacements ". Pour le Professeur Monheim, cela coûtera toujours moins cher que la poursuite de l'adaptation de la ville et de la campagne à la voiture sur tout le territoire.
En démontant systématiquement le système national financier et fiscal centré sur l'automobile et la route, en le réorientant vers les transports publics on réussira, estime-t-il, " à dégager de nouvelles ressources pour permettre aux ménages, aux entreprises et aux investisseurs de couvrir les dépenses d'infrastructure et d'exploitation des transports publics, en complément des recettes actuelles. (...) C'est ainsi que les transporteurs et l'industrie pourront gagner de l'argent et que le marché des transports publics pourra devenir florissant ".

Une politique innovante est nécessaire
Un tel changement de société sera forcément politique et passe par un débat public sur toutes les nuisances entraînées par l'usage massif de la voiture pour la santé des citoyens, l'environnement et la qualité de vie en ville. C'est d'autant plus nécessaire, que les problèmes sanitaires et écologiques posés actuellement en Europe par la circulation motorisée ne constituent qu'un aimable avant-goût de ce qui nous attend lorsque l'Afrique, l'Amérique du Sud, l'Asie et les pays de l'Est seront aussi motorisés que leurs homologues de l'Ouest et d'Amérique du Nord.
L'innovation ne se trouve pas dans la voiture ou la route intelligente ou des énergies " plus propres ". L'étude allemande souligne qu'elle doit venir des collectivités locales, des groupements d'élus et d'exploitants, des associations et autres experts en environnement pour changer les mentalités en profondeur et préparer un autre modèle de mobilité.
Le GART estime que notre avenir mérite bien un tel débat et se propose de contribuer, par son action, au développement d'une vision prospective, ouverte et réellement innovante centrée sur un service public de transports de qualité, en ville comme en milieu rural.

" Innover pour réduire le trafic automobile ", Professeur Heiner Monheim, traduit de l'allemand pour le GART, le STP, le CERTU et le Club des villes cyclables. Tous droits de publication et d'édition réservés Amarcande/Pr. H. Monheim.

Sur la pollution et sa mesure, voir " Diesel, faut-il l'interdire en ville ? ", dossier publié par Sciences et Avenir dans son numéro de mai 1996, pages 36-53.


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